(« La douleur de mon emprisonnement a tué ma mère »)
Célestin Ahonon n’a pas voulu faire black out sur son incarcération et surtout ce qu’il a vécu pendant son séjour carcéral. Le jour même de sa mise en liberté, le mercredi 23 novembre 2022, l’ancien directeur général de la CNSS s’est confié à notre rédaction dans une interview exclusive. Lisez ci-dessous l’intégralité de ses propos.

Vous venez de sortir de prison. Dans quel état d’esprit êtes-vous ?
C’est un état d’esprit de grand soulagement mais d’action de grâce à l’endroit du Seigneur qui m’a montré en prison les chemins de destinée particulière pour ma vie, pour l’être que je suis. En prison, j’ai eu un face-à-face permanent avec notre Seigneur. Donc, dans l’Esprit-Saint, il y a des messages secrets que j’ai reçus. Je suis dans un état d’esprit serein, un état d’esprit vraiment de gratitude envers le Seigneur et à travers l’enchevêtrement des évènements qui m’ont amené là-bas, j’en remercie le Seigneur. Comme on le dit, ce qui m’a amené là-bas, ça devrait être ça. C’est une ligne de vie à laquelle je ne pouvais pas échapper. Merci au Seigneur.
Comment s’est déroulée votre arrestation ?
Il faut quand même dire que notre arrestation a été respectueuse. Nous n’avons pas été torturés. Nous avons vécu les conditions de prisonniers ordinaires. Mais nous avons été surpris d’un certain nombre de choses. Mais comme tout ça rentre dans le destin, trêve de discours. Ce n’est pas la peine d’y revenir. On laisse tout au Seigneur.
En prison, quel était le menu de votre quotidien ? Comment vous vous alimentez ?
Premièrement, c’est le réveil à 4h30 environ, un peu de toilette puis à 5h déjà, nous sommes en cellule de prières, de 5h à 6h, 6h 30 des fois. Méditation de la parole de Dieu. Nous sommes un cercle de prière, disons œucuménique. Il y a des catholiques, des protestants, des christianistes célestes. Nous restons en communion fraternelle et nous prions. Nous prions pour que le corps qui souffre ne fasse pas souffrir l’âme et que ça ne tombe pas sur le moral aussi. Ça nous permet de tenir en 24h. Comme on le dit dans le « Notre Père », « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. » C’est un peu le pain matériel, mais surtout le pain spirituel pour tenir la route. Ensuite, on repart se coucher momentanément quelques minutes jusqu’ à 7h à l’ouverture des portes. Et chacun va dans sa chapelle. Moi je vais à la chapelle catholique prier jusqu’à 10h. Et c’est après 10h qu’on cherche à manger quelque chose. Les jours de visite où ma famille vient me voir, mon épouse ou mes enfants ou des envoyés, ce sont les mercredis et les dimanches. Les autres jours, on rechauffe ce qui est resté ou on essaie de se débrouiller par les petits menus à la va-vite qu’on se fait soi-même. Il faut avouer que dans la journée, je suis en exercice sportif. Ça peut être même en plein midi comme ça peut être dans l’après-midi avant la douche de dernière fermeture à 18h30. C’est un quotidien dans lequel on ne peut que se laisser à la Providence divine. C’est vrai qu’on est privé de beaucoup de choses auxquelles on est habitué. On est encerclé de quatre murs. On ne peut pas bouger mais, on essaie de se remplir d’espérance. Voilà le quotidien à peu près. Bon, moi je suis quelqu’un qui ne parle pas trop. Beaucoup de gens parlent entre eux. Je le fais quelques fois. Mais j’ai ma Bible, de la Genèse à l’Apocalypse. Des passages que je lisais. Mais j’ai dû les approfondir, les classifier même et aller beaucoup plus en profondeur de ce que le Seigneur enseignait parce que c’est une science secrète ; ce sont des paraboles, ce sont des codes, des énigmes. Donc, la prison m’a permis de les pénétrer davantage. Je les pénétrais déjà, mais je les ai beaucoup plus possédés. Voilà le quotidien. Magnifique quand-même.
Quels sont les rapports avec vos co-détenus durant votre séjour ?
De très bons rapports sauf que quelques fois, ils sentent que je n’ai pas une réaction normale comme tout le monde puis j’étais beaucoup plus dans un esprit de spiritualiser mon incarcération. Donc, ça les gênait mais ils finissent par me comprendre. Mais beaucoup me prennent en respect. Ce sont des rapports pas agressifs mais qui étaient un peu mystérieux pour eux au départ. Après, ça se banalise et ils m’acceptent tel que je suis jusqu’à ce que je sorte. Sur les cinq ans, que ça soit à Cotonou ou à Missérété, ça s’est passé comme ça. Par ailleurs, on a créé des cellules de prières : Légion de Marie à Missérété et Légion de Marie à Cotonou, et les autres types de conversion qu’on faisait parce que la prison a vraiment besoin de conversion. Donc, on en a réussi un certain nombre de choses. Des fois, l’homme a besoin de faire une conversion à 180 degrés. Tu regardais le sud, on te demande maintenant de regarder le nord. Et il ne faut pas regarder en arrière comme la femme de Loth. J’ai dû dire un certain nombre de choses à certains frères en prison et ils sont devenus comme moi.
Vos parents et vos proches avaient-ils accès à vous ?
Les parents, les proches avaient accès à nous selon la programmation des visites. Ça a été dur au départ. Il fallait se mettre en rang. Il fallait venir très tôt, surtout quand j’étais à Missérété où mon épouse devrait venir avec ma fille. Ça n’a pas été facile. Mais on ne peut dire que les choses ne se sont pas facilitées pour nous après. Petit à petit, on a essayé de rentrer dans la confiance de la Police Républicaine, de nos gardiens, de nos geôliers comme on dit. Seulement que moi, je ne voulais pas trop de visites. Je les ai limitées à deux jours : mercredis pour mon épouse et dimanches pour la famille élargie. Quelques fois, on permettait à la famille de rentrer dans la détention pour célébrer le Seigneur avec nous. Quand on était en période pré-COVID, cela a été difficile, très difficile. Pour avoir à manger, il faut rester à six bons mètres. On t’envoie la nourriture. Pas de contact. C’est universel. On ne peut pas dire que c’est lié à la prison.
Comment vous avez réussi à tenir en prison ?
Je l’avais dit tant tôt. C’est la force spirituelle et l’espérance. Heureusement qu’il y avait des pré-requis où moi-même j’avais l’habitude de dire aux uns et aux autres que la souffrance est un chemin d’or, que la souffrance est éducatrice. Entre ce que je disais avant ma détention et ce que je dois dire après détention, il faut qu’il n’y ait pas de grand décalage. Je me suis aligné sur ce que je disais beaucoup plus et même mieux. J’ai dit une chose : c’est la parole du Seigneur. Quand quelqu’un te force à faire mille pas, la meilleure façon de s’en sortir, c’est de faire deux mille pas volontairement pour ne pas recevoir le coup frontal. Quand tu te mets en tête que tu peux doubler même les sévices, doubler les privations, doubler les effets de l’incarcération, ça passe. C’est comme ça j’ai eu à faire preuve d’un grand moral. Il faut toujours du grand moral pour supporter la prison.
Comment votre famille a-t-elle vécu votre emprisonnement ?
C’est difficile ! Les témoignages que je recevais me démontraient que c’est assez difficile. Ma maman a dû partir. Elle est décédée. Or, quand j’ai fait environ quatre ans d’incarcération, elle venait me voir une fois le mois. Une petite maladie et elle a dû partir ! Donc, il y a ces chocs qu’on a vécus en prison. Mais il faut dire qu’à l’analyse, quand j’ai écouté les uns et les autres en visite, cette épreuve que la famille a vécue, a élevé spirituellement beaucoup d’âmes. Cette épreuve a rapproché beaucoup d’âmes vers le Seigneur pour que nous comprenions que tout peut devenir zéro ; toutes les gloires, les semi-gloires, les mi-gloires comme on le dit, les semblants de gloire humaine, tout peut devenir zéro. Par exemple, la mort peut nous surprendre à tout moment, un accident ou ceci cela. Donc, cette incarcération que j’ai vécue a transformé beaucoup d’âmes. L’homme n’est rien. Recourons au Seigneur.
Après votre libération, est-ce que vous avez des regrets ?
Vraiment aucun regret. Au contraire, bien au contraire ! C’est vrai que si on regarde sur le plan humain, on se dit, il y a eu cinq ans de léthargie, pas de régression, de léthargie. Bon, toute léthargie vaut régression. Qui n’avance pas recule parce qu’en analyse comparative, les autres avancent. C’est comme si vous avez régressé. Mais en très peu de temps, on peut rattraper. Je suis un acteur du secteur privé avant d’exercer des fonctions publiques ou semi-publiques. Je cotisais par exemple à la CNSS ( Caisse Nationale de Sécurité Sociale). Ne ce serait-ce que les cotisations mensuelles, douze mois. Là, je raisonne maintenant DG/CNSS.Cotisations mensuelles sur douze mois. Donc, je parle de 60 mois de cotisations pour élever ma retraite à ma vieillesse. Je les ai ratées. Mais ce n’est pas un regret. Le Seigneur sait comment tout ça sera arrangé. Merci, je suis encore vivant. Je suis encore plein d’espérance. Pas de regret vis-à-vis de moi parce que j’ai fait preuve de contrition. Et comme je le disais, les éléments visibles pour lesquels on m’a amené en prison peuvent aller au-delà de ce qu’on voit. Je peux être en train d’expurger ou de me purger pour d’autres choses que j’ai dû faire dans l’inconscience depuis que j’étais conscient. Donc, j’ai pris positivement ce qui m’est arrivé. En tout cas, au niveau où je suis, aucun regret.
Que voulez-vous que l’histoire retienne de vous ?
Ce que je voudrais que l’histoire retienne de moi, c’est que ça peut arriver à tout le monde. Je voudrais que l’histoire retienne que j’ai mis toute mon espérance en Dieu. J’ai mis en espérance qu’il y a des choses étonnantes que nous n’avons pas fini de voir. Celui qui dit que tout finit par le malheur n’a pas confiance en Dieu. Celui qui nous a faits et nous sommes l’espèce vivante la plus prisée, la plus chouchoutée de Dieu. C’est nous qui dominions le monde. Vous avez vu un animal construire de gratte-ciel ? Un avion ? Déjà, c’est une grâce ! Il y a une chose, pourvu que l’âme comme je le dis puisse s’éterniser. Toute la Bible est marquée par la prison. Ce sont des éléments éducateurs. Nous devons garder l’espérance. Celui qui perd l’espérance a tout perdu.
Qu’est-ce que vous allez faire après votre sortie de prison ?
Il y a plusieurs pistes qui s’offraient. Il y a des amis qui me proposent des choses. Vous savez quand on se marie à l’église catholique, il y a une grande prière qu’on fait. Et j’ai été sensible à cette prière quand j’étais en prison. Dans la bénédiction du vœu nuptial, le Père dit : « Seigneur fais que ces deux époux trouvent à leurs côtés des amis qui puissent leur venir en aide et à supporter les épreuves. » J’ai eu des personnes qui m’ont entouré de leur soutien verbal, matériel et quelques fois financier. Aujourd’hui je suis sorti. Il y a des options qui se dessinent. Le Seigneur ne saurait laisser ses élus souffrir. Il saura nous ouvrir les brèches.
Avez-vous des projets ?
Bien sûr ! Il y a des projets. D’abord, j’ai écrit trois ou quatre ouvrages qui sont à la Bibliothèque nationale déjà. Je saurai comment mettre en exergue ce temps que Dieu a utilisé pour me mettre en réclusion. Cinq ans, ce n’est pas petit pour quelqu’un qui est habitué au contact. J’ai été banquier. J’ai été inspecteur général dans trois ministères avant d’être DG/CNSS. J’ai été sous-préfet. Donc, je suis un homme de relations publiques. Et petitement, je fais quelques apparitions politiques aussi. Je ne suis pas si apolitique que ça. Sur le plan spirituel, j’ai été par exemple, Vice-président de la paroisse Saint-Michel de Cotonou. J’ai eu beaucoup de contacts et quand j’ai été privé de tout ça, il fallait mettre en ordre un certain nombre de choses par écrit. Je donne rendez-vous au peuple béninois pour que tout ce que j’ai dit dans ces livres soit vulgarisé bientôt avec le concours des journalistes, bien sûr.
Si on vous demandait de vous adresser aux béninoises et aux béninois. Que diriez-vous?
Dans ce dossier qualifié de dossier tel dont je ne veux pas appeler le nom, celui qui disait lui-même que nous sommes des cobayes nous autres et que c’est lui-mêne qui est visé, le peuple béninois sait que c’est un dossier hautement politique. Pourtant, moi, j’ai pris ça comme un dossier spirituel. Dans un coup qui vous frappe ou dans un événement amer qui vous frappe, il n’y a pas que du négatif. Moi, j’ai pris le côté positif et spirituel. Je n’accuse personne. Je remercie même le Seigneur. Finalement, ce n’est pas que j’ai subi. A tous les Béninois, je dis aimons-nous les uns les autres. Que le Bénin puisse grandir. Supportons les imperfections des autres parce que nous-mêmes, on en a. Acceptons-nous les uns les autres et prenons le meilleur qu’il y a dans chacun. Et construisons autour de ce meilleur là et oublions les ratés.
Propos recueillis par Patrice Sèwanou Gbaguidi




décembre 26, 2022
Belle leçon de vie de ce Monsieur que je ne connais pas du tout, malgré mes nombreuses années de collaboration avec la CNSS en tant que GRH, de l’ex ONASA, Office d’État qui a eu aussi ses grands moments de grâces; car, tout est grâce dans cette vie pour qui peut comprendre que « vanités des vanités, tout est vanité ». Les grands esprits se mesurent par leurs imperfections, les petits esprits se vantent de ce qu’il sont. Job l’a dit: mes oreilles avaient entendu parler de toi (Dieu); mais maintenant mes yeux te voient ».
Que le bonheur de la nativité remplisse nos cœurs de joie et que les années à venir apportent la paix du cœur, la joie de vivre. Joyeuses célébration à tous.
SHALOM